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NAM-IP Infos 2018/3 – Recherche

Konrad Zuse, The Computer – My Life,
Springer Verlag, Berlin, 1993, 246 pages, ISBN 0-387-56453-5

Publié sous le titre Der Computer – Mein Lebenswerk dès 1984, cette autobiographie comporte 9 chapitres et 6 importantes annexes dans lesquelles l'auteur exprime ses ressentis sur sa vie d'inventeur dans le domaine de la conception et de la mise en œuvre technique de machines aptes à réaliser des calculs de façon programmée (et donc mécanique) et accélérée (surtout par l'utilisation des possibilités offertes par l'électricité).

Un visionnaire créateur et entrepreneur

Bien qu'il parle constamment, et dès le titre de computer, et tente régulièrement de montrer combien ses «inventions» furent pionnières, il avoue lui-même que sa démarche fut souvent théorique: ce qu'il mit en pratique et tenta de commercialiser, fut, jusqu'en 1962, des machines à calculer électromécaniques programmables. Il ne passa lui-même jamais à la mise en œuvre de machines électroniques, même si ses machines programmables ont travaillé, dès les premiers prototypes tout à fait électro-mécaniques (VI-Z1, V2-Z2, V3-Z3), sur une base de calcul en binaire et en virgule flottante!

Dès 1962, son entreprise (qui s'était développé grâce à quelques beaux contrats à une époque qui n'était pas encore celle des grands ordinateurs électroniques), a du chercher à se faire racheter, d'abord par la firme Brown-Boveri de Manheim (1964), elle-même reprise par Siemens en 1967. S'il va continuer à réfléchir et à écrire – il publie notamment son PlanKalkül en 1972 et d'autres livres sur le sujet en 1976 – il ne sera plus actif que comme consultant dans le domaine d'une informatique qui explose dans les années où il n'en assure plus le développement dans des entreprises lancées, financées et dirigées par ses soins.

Il insiste sur le fait qu'il est avant tout un homme de la «vision» (ce qui le mènera d'ailleurs à être également un artiste dessinateur, puis peintre). Il dessine des machines sur base d'une «vision» mathématique et logique et puis, très vite, il la fabrique de ses mains… ou avec l'aide de collaborateurs qu'il parvient à enthousiasmer autour de sa «vision».

Parallèlement, K. Zuse est un entrepreneur. Dès 1941, en pleine guerre, il crée sa propre entreprise la Zuse Ingenieurbüro und Apparatebau, Berlin. Son contrat d'ingénieur engagé par l'avionneur Henschel va lui permettre de ne travailler qu'à mi-temps pour son employeur, consacrant le reste de son temps à la création de ses propres machines! Pour Henschel, il va construire une machine électromagnétique programmable pour tester les profils des ailes d'avions (ou de bombes volantes), notamment le S1. Cet appareil sera détruit, comme ses Z1, Z2 et Z3, dans les bombardements de la fin de la guerre (1944-45).

Après la guerre, le business

C'est seulement dans les derniers mois de la guerre qu'il obtient par un ami une (mauvaise) photographie du MARK I de Aiken (Harvard University, USA). Mais il avoue n'avoir eu aucune autre connaissance des travaux américains ou anglais avant la fin de la guerre. Et, dans les remerciements qu'il exprime dans la Préface de son livre, il mentionne comme «pionniers du développement des ordinateurs: Hans-Joachim Dreyer (Allemagne); Howard A. Aiken (USA); John von Neuman (USA) et John W. Mauchly (USA)» (p. XI). Il dira plusieurs fois qu'il n'a eu connaissance des travaux d'Alan Turing que beaucoup plus tard ou peut-être (mais il ne le dit pas), au cours de la visite que lui rendit vers la fin de 1944, Heinrich Stolz, professeur de logique mathématique à Münster dont on sait qu'il fut le premier allemand à demander un tiré-à-part du fameux article de Turing sur les Computable Numbers?

Sur la fin de la guerre Konrad Zuse essaye non seulement de terminer son V4-Z4, mais, en janvier 1945, il épouse Gisela Brandes dont il aura 4 enfants. Et les soucis se précipitent, car il veut sauver sa construction du futur Z4 et, sous les bombardements et l'avance des adversaires du régime nazi, ce qu'il peut sauver de la machine sera transporté, en camion militaire, d'abord à Göttingen, puis dans un petit village des Alpes bavaroises: Hinterstein. Un armistice local avec les autorités américaines fait déposer les armes des quelques SS encore présents chez les pompiers de Hinterstein, le 7 mai 1945. À cette époque ,et pendant de longs mois, il n'y avait aucun moyens de transport disponibles dans ce coin reculé de Bavière. L'ingénieur-inventeur Zuse travaille là dans le calme à son Plankalkül dont le brouillon sera terminé en 1946 – ce travail est vraiment un précurseur théorique des langages informatiques de haut niveau. C'est en 1946 que Konrad Zuse et sa femme déménagent vers Hopferau en y emmenant leurs deux enfants et le Z4!!

En 1947, Konrad Zuse peut acquérir une bicyclette, ce qui le rend un peu plus mobile! Malgré ces difficultés, il décide de créer à nouveau une entreprise avec son ami Stucken: la Zuse-Ingenieurbüro, Hopferau bei Füssen. Cette entreprise devait tenter de construire des machines programmables et de les vendre. Des contacts sont pris avec IBM à travers la compagnie Hollerith (qui n'avait pas encore changé de nom en Allemagne), puis également avec la succursale suisse de Remington-Rand d'où viendront les vraies premières commandes pour des tabulatrices avec programme. Zuse va même, avec son associé, aux États-Unis pour accompagner et démontrer la machine prototype qu'ils vont fabriquer pour Remington Rand. À cette occasion il peut passer par Harvard, faire connaissance avec Aiken et voir ses computers en action. Il eût également l'occasion de voir le Whirlwind alors en construction au M.I.T.

Le Z4 vendu en Suisse

Au début de 1948 il fait partie d'un groupe qui va visiter le National Physical Laboratory (NPL) anglais à Teddington. Alan Turing y avait travaillé, mais Konrad Zuse ne semble pas le savoir. Selon Zuse, sa première vente vraiment significative et qui va lui permettre de développer son industrie naissante, sera celle qu'il fera, grâce à la demande du Professeur Steifel, de son Z4 à la Eidgenössiche Technische Hochschule Zürich (ETH) en 1949, date à laquelle l'entreprise de Zuse et de ses deux co-financeurs, Harro Stucken et Alfred Eckhard, peut se transférer dans de nouveaux locaux à Neukirchen au district de Hünfeld dans la Hesse. Les locaux originaux sont ceux d'un ancien relais de diligences. En 1950, le Z4 sera mis en opération à Zürich.

Et, à partir de 1955, son entreprise va construire des calculateurs commençant à utiliser de l'«électroniques», comme le Z22. À partir de 1957-58, avec la création de la Deutsche Forschunggemeinschaft (DFG) des millions de Deutsche Marks vont aller à la recherche dans le champs de l'informatique, et principalement vers Siemens, Telefunken et Standard Elektrik. La Zuse KG ne se vit allouer que trois financements limités pour des petites machines!

K. Zuse avoue clairement plusieurs fois que sa petite entreprise a souvent pris des décisions de développement trop tardives ou qui n'étaient pas dans la ligne des développements attendus par les marchés naissants de l'informatique! Et cela, même dans le développement pionnier du Graphomat Z64, premier plotter commandé par programme pour du dessin industriel.

Il cite quelques mots d'un collaborateur qui disait, à l'occasion d'une difficulté dans le développement d'une machine qu'il avait inventée et fait construire:

«Ne le dites pas au Dr Zuse: s'il en entend parler, il va recommencer à «inventer»… et nous n'arriverons jamais au bout de la construction» (p.147).

Un inventeur méconnu

 Au début des années ‘60, la Zuse KG est à l'étroit dans ses locaux de Neukirchen. Elle transplante tous ses ateliers dans une ancienne usine textile à Bad Hersfeld. Mais il faut de l'argent pour investir, surtout dans les software qui coûtent de plus en plus cher à créer et distribuer! Dès 1962, la Zuse KG va chercher à se vendre!

Une photo de l'usine de la Zuse KG en page 154 donne une idée impressionnante de l'extension de cette fabrique de machines à calculer approchant de plus en plus de ce qui allait s'appeler des «ordinateurs», machines qui furent assez largement distribuées en Allemagne, mais dont la ligne de production sera arrêtée dès lors que, avec des firmes comme Siemens, on passera à l'électronique!

Au chapitre 9, Konrad Zuse fait état des différentes reconnaissances dont il a été l'objet pour son travail de pionnier, mal récompensé du fait des circonstances dans lesquelles ses inventions furent développées.

Plus proche du Computer Museum NAM-IP, son livre fut publié avant qu'il ne se voit attribuer, à Namur, le prix de la Société Internationale de Cybernétique (qui avait alors sont siège aux Facultés N.-D. de la Paix à Namur) dans le courant de 1995… quelques mois avant son décès le 18 décembre 1995.

Les Annexes à cette Autobiographie sont des documents très techniques.

De nombreuses illustrations ornent cette publication et l'on est étonné de voir que les notes les plus anciennes qu'il a pu sauvegarder de ses « inventions » sont pour la plupart écrite en sténographie ! Heureusement, celles dont il publie l'image sont transcrites par lui dans le texte. Une bibliographie (avec notamment les divers écrits de Konrad Zuse) et des Index complètent ce travail attachant d'un inventeur qui se sent méconnu !

R.-F. Poswick

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