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NAM-IP Infos 2017/3 – Comptes rendus

Milad Doueihi, La grande conversion numérique, suivi de Rêveries d’un promeneur numérique, traduction par Paul Chemla, Paris, Seuil, 2008, 2011, 340 pp, ISBN 978-2-02-096490-6

Milad Doueihi est professeur d’histoire du religieux dans l’Occident moderne à l’Université de Laval (Québec). Il a notamment publié Pour un humanisme numérique en 2011.

L’auteur réfléchit à plusieurs points de rupture entre la culture alphabétique (la culture du livre imprimé) et la culture numérique. Il décèle notamment un conflit de  “compétence” entre le document imprimé et le document numérique au plan du droit comme au plan de la pratique. La signature électronique a-t-elle la même valeur que la signature manuelle et pourquoi ? Les publications en ligne vont-elles faire disparaître la presse imprimée ? Comment les droits sont-ils protégés quand l’acte de lecture devient un acte “commercial” lié à des publicités ciblées?

Je cite:

“Ironie de l’histoire: l’imprimé et l’édition, qui doivent une grande partie de leur succès aux toutes premières technologies et à leur usage dissident, voir révolutionnaire, sont devenus actuellement les substituts des autorités qu’ils ont aidé à défier et à neutraliser. Si, comme on l’a souvent soutenu, l’essor de la culture imprimée et le succès du livre en tant qu’objet culturel sont liés à la Réforme, peut-être avons-nous besoins aujourd’hui d’une Réforme numérique, capable d’encourager la compétence numérique dans sa quête de nouveaux horizons culturels”  (p. 60).

 Cela pose aussi la question de l’identité numérique qui est transjuridictionnelle, qui n’est pas nécessairement liée à un lieu ou à une généalogie et qui résulte d’une “agrégation”:

“elle implique une séparation entre l’histoire de l’identité (numérique) et son propriétaire et la mise sous tutelle de son profil désormais contrôlé par des tiers…” (p. 83).

La nouvelle cité numérique se construit à travers un réseau de blogs dont Wikipedia n’est qu’une forme plus contrôlée.

“La nouvelle forme d’écriture exige une forme différente de lecture : les entrées et les articles sont à évaluer sur la durée, et seule cette lecture-là permettra de porter un, jugement sur la qualité”… (p. 143).

Les guerres juridiques et commerciales entre les producteurs de logiciels commerciaux et les producteurs de logiciels et de donnes “open source” fait partie de la construction de cette nouvelle cité numérique. Mais au prix de quelles batailles et qui sont les responsables puisque toute l’évolution est contrôlée par tous et modifiée par tous dans un flot continu: universalité et tolérance sont ci la règle – mais elle est combattue par des groupes qui font commerce de données similaires (musique, logiciels, données, images, etc)! Les enjeux, même politiques sont énormes et peu évidents aux yeux des responsables:

 “jusqu’à présent… la classe politique prise collectivement n’a pas compris l’échelle et la radicalité des changements que provoque la culture numérique: elle continue à penser le numérique, malgré sa différence et son autonomie flagrantes, comme une simple extension du passé ; elle en conclut qu’il faut rendre les lois plus précises pour leur permettre de prendre en compte la situation actuelle, alors qu’il est tout à fait évident que les pratiques en vigueur dans l’environnement numérique contrarient directement certains postulats cruciaux de l’imprimé et de la culture juridique complexe” (p. 177).

Ces interrogations portent également sur les fondations de l’histoire du futur du fait que la culture du numérique, dans ses débuts, et encore aujourd’hui, n’a pas un système d’archivage historique aussi important que celui de la culture alphabétique et livresque :

“Jusqu’ici, la dynamique naturelle de la culture numérique n’a pas impulsé une nouvelle dynamique d’enregistrement historique des actes et des objets qui sont la matière première du nouveau savoir-lire” (p. 211).

Mais

“le livre en tant qu’objet ne risque guère de disparaître dans un avenir prévisible. Mais il est clair aussi qu’il n’est plus le premier ni le seul objet adapté à la production du savoir, à son échange et à sa transmission. Et c’est cette transformation qui crée le besoin et inspire l’effort d’une réflexion de fond sur l’émergence des archives numériques” (p. 230).

 

“Puisque les archives numériques sont destinées à devenir, non seulement la mémoire de notre culture numérique, mais aussi le lieu de conservation d’une large part de nos identités historiques et culturelles, il est crucial de concevoir et d’assurer leur protection” (p. 237).

Le livre comporte de très nombreux renvois en note vers des sites webs très spécialisés sur différentes matières touchées par l’Auteur.

Un Glossaire (pp. 313-320) reprend presque tous les termes techniques et les sigles évoqués. Une Table des noms propres et des thèmes complète cet ouvrage de référence!

R.-Ferdinand Poswick